Catéchèse du Cardinal
Jean-Marie LUSTIGER,
archevêque
de Paris lors des JMJ de Toronto (26.07.2002)
"Laissez-vous réconcilier avec Dieu" (2 Co 5,20)
Hier soir, lorsque le Pape
est apparu, ce fut, pour nous tous, un choc au cœur. Dans sa faiblesse il s’est
avancé en témoin de Dieu, en messager de Dieu.
Il nous propose de réfléchir
ce matin à cette phrase de saint Paul "Laissez-vous réconcilier avec
Dieu par le Christ". La miséricorde : ce thème habite
la pensée du Pape en raison même de sa mission, de la situation du monde,
de son expérience.
En 1978 lorsque Jean Paul
II a été élu pape, le monde a découvert un athlète de Dieu. Sa première
Lettre au monde fut "Le Christ,
Rédempteur de l'homme" : acte de foi dans la puissance de Dieu
qui veut délivrer l'homme. Un an après, il nous adresse sa deuxième
Lettre : "Dieu, riche en
miséricorde". La miséricorde, c'est l'amour qui pardonne, c'est
l'amour qui apprend à pardonner. La miséricorde, c'est la seule riposte qui
désarme la violence, la haine, le péché.
Miséricorde et violence du monde.
Le Pape a appelé avec
force tous les catholiques, tous les hommes de bonne volonté, à entrer
audacieusement dans le chemin de la Miséricorde, de l’amour et du pardon. Car
beaucoup y voient le moyen nécessaire de la liberté politique et du progrès
économique.
La violence est devenue insupportable
dans notre monde. Vous le savez mieux que d'autres, vous dont la jeunesse
s'est développée au milieu des images venues de la terre entière. Oui, vous
savez tout de la violence du monde! Vous l'avez apprise peut-être au jour
le jour, là où vous vivez, à l'intérieur même de nos pays pourtant si protégés
comparativement aux autres en Afrique, en Asie etc. Au sein de notre société
riche et en paix, vous connaissez pourtant la violence de la drogue, celle
des agressions sexuelles, la violence de la publicité et de l'argent, vous
avez surtout appris parfois en les subissant la vengeance impitoyable et l'enchaînement
de la mort.
Comment rompre
cette spirale ? Est-ce possible ? Car nous devons constater l'échec
de toutes les institutions ! Combien de plans de paix, combien de délégations
de l'ONU parties de par le monde avec des hommes d'une générosité folle !
J'en ai été le témoin en Bosnie et à Sarajevo ; j’ai vu bien des gestes
bouleversants d’humanité jusqu’à celui des légionnaires français venant au
secours de vieilles dames et des bébés… Et pourtant la vengeance prend le
dessus, la guerre continue sans merci, et avec elle la faim et l’exploitation
des pauvres… Dure société !
Certains parmi vous comme
parmi nos contemporains sont écœurés et disent : Laissons tomber, menons
notre vie tranquillement ; c'est terminé, nous fermons les yeux. D'autres
se révoltent, veulent tout casser. D'autres encore accusent Dieu : Si Dieu
existait, il ne devrait pas permettre cela !
De Caïn
à Noé.
Or, la Bible, au début du
livre de la Genèse, pose déjà cette
question, dans un récit d'une grande force symbolique. Le Pape, hier soir, le
rappelait : après la création, dans un monde qui devait être un jardin
paradisiaque, l'homme a fait entrer la mort avec le meurtre d'Abel par Caïn
dont Dieu avait refusé les offrandes (Gn 4, 3sq).
Et voilà que le mal se
multiplie dans l'humanité, comme je
l’évoquais en commençant ; et cela nous révolte. Dieu voit son œuvre
défigurée par le péché des hommes ; il décide de détruire cette humanité
qui le déçoit. Comme si Dieu se faisait l'objection : Qu’ai-je fait
là ! J'efface tout (Gn 6, 5sq).
Mais Dieu voit un homme
juste, un homme selon son cœur : Noé. Alors Dieu épargne un reste. Noé
entre dans l'arche qu'il a bâtie sur l'ordre de Dieu, pour se sauver avec toute
sa famille de la destruction générale du Déluge.
Puis, Dieu s’engage à ne
jamais détruire sa création, même lorsque les hommes qu'il a créés pour
l'amour, pour la paix, pour le bonheur provoqueront le malheur. Dieu établit
ainsi son Alliance ; et dans un symbolisme étonnant, donne l'arc-en-ciel,
en signe de cette alliance irréversible de Dieu avec sa création : il
l'aime et veut la garder; il est plein de compassion et veut la sauver.
Ce soir, nous méditerons
le Chemin de la Croix. C'est en quelque sorte la réponse à ce récit. Découvrons
maintenant le chemin qui sépare la promesse de Dieu faite à Noé du mystère de
la Croix, mystère de la délivrance du mal.
Je vous le
rappelais en commençant, le Pape, au début de son pontificat, a écrit au monde
sa Lettre "Dieu, riche en
miséricorde". Vingt ans plus tard, le 30 avril 2000, lors de la
canonisation de Maria Faustyna, Jean Paul II a décidé, selon la demande de
cette sainte polonaise, de faire du dimanche après Pâques, le "dimanche de
la divine Miséricorde".
Voilà donc la
porte d'entrée qu’il nous ouvre pour la civilisation de l'amour.
***
I. Avec Jésus, le
pardon : clé du Règne de Dieu.
Dire que nous sommes le sel de la terre, dire que
nous sommes la lumière du monde, c'est dire que nous ne faisons qu'un avec
Jésus. En Jésus, le Père montre la richesse inouïe de son amour, le Père nous
charge, nous, d'être les témoins de la miséricorde, ceux qui feront
miséricorde. Il veut, par nous, briser le cercle infernal de la vengeance.
Ce cercle infernal vous fait peut-être penser à la
vendetta légendaire dans certains pays méditerranéens où le sang versé doit
toujours être vengé. Il n’en va pas autrement de l'équilibre de la terreur,
celui de la bombe atomique : c'est une vendetta immobile, au risque de
tout détruire. Si tu bouges, je te lance mes bombes atomiques. - Tu n'oseras
jamais le faire, dit l'autre, parce que j'ai moi aussi les miennes !
C'est un tragique jeu que ce jeu "Je te tiens,
tu me tiens par la barbichette" ; le premier qui tirera ira en enfer
et l'autre avec ! Jeu de fous, jeu à somme nulle, puisqu'il mène au néant.
Vous ne voulez pas jouer à ce jeu ? Vous avez raison !
Mais il faut que quelqu'un brise cet enchaînement,
arrête ce jeu fou. Pour cela, il y faut une folie plus grande.
1.
La mauvaise idée de Jean Baptiste, sa vraie question
Rappelez-vous comment Jean
Baptiste annonce la venue de Jésus. Ses paroles peuvent nous surprendre par
leur sévérité : "Lui, il baptisera dans l'Esprit-Saint et le feu;
il tient à la main le battoir à battre le blé, pour séparer le bon grain de
la bale ; le bon grain, il le prendra dans son grenier, quant à la bale,
il la fera brûler au feu qui ne s'éteint pas" ( Mt 3, 11‑-12).
Autrement dit pour Jean
Baptiste, Jésus, le Messie, "l'Agneau de Dieu qui porte le péché du
monde" (Jn 1, 29), va enfin mettre de l'ordre dans ce monde, trier le bon
grain de l'ivraie, détruire le mal et faire apparaître le bien. Bref, le
jugement de Dieu. Et ce jugement est redoutable.
Jean Baptiste se trompe-t
-il ? Vous le savez, lorsqu'il est en prison, il a un doute sur Jésus.
Il envoie ses disciples lui demander: "Es-tu celui qui doit venir (car
tu ne corresponds pas à l’idée que j’en avais) ou devons-nous en attendre
un autre ?" (Mt 11, 3). Jésus n'obéit pas, apparemment, au programme
que lui assigne Jean Baptiste.
2.
Réponse de Jésus : non pas châtiment, mais appel à la conversion
Et pourtant Jésus parlera
du jugement; il exprime l'horreur qu'il a devant le péché et le mal. Mais il
prononce cette Béatitude que nous avons entendue hier : "Heureux ceux
qui font miséricorde, heureux ceux qui pardonnent; ils recevront la
miséricorde". Dieu leur fera miséricorde.
La réciprocité de
la miséricorde et du pardon est la loi de ce Règne de Dieu que le Christ
instaure et accomplit tout au long de l'histoire. Le pardon est la clé du Règne
de Dieu.
Mais
pourquoi les choses tournent-elles comme elles tournent ? Vous
raconterez ce que vous voulez sur le pardon, mais quand nous voyons tant de
malheurs sur la terre, nous avons envie de demander des comptes à Dieu. C'est
ce que font la plupart des hommes. Déjà au temps de Jésus.
Ecoutez le
fait divers que nous raconte saint Luc (13, l sq). "Arrivent des gens qui
rapportent à Jésus l'affaire des galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à
celui de leurs sacrifices". Des gens de Galilée avaient offert un
sacrifice à Dieu et les forces romaines, trouvant peut-être que cela faisait un
peu désordre avaient envoyé des soldats trucider ces braves gens en même temps
que les victimes des sacrifices offerts.
Et de dire à
Jésus : Qu'en penses-tu ? Comment justifier ce malheur ?
Cruel fait
divers et question-piège !
Réponse de
Jésus : "Pensez-vous que ces galiléens étaient de plus grands
pécheurs que tous les autres galiléens pour avoir subi un tel
sort ?". Autrement dit, est-ce un châtiment de Dieu ?
"Non, je vous le dis". Ne pensez pas que ce soit un châtiment, ce
serait trop simple ! Mais, vous qui me posez cette colle, qui vous
scandalisez devant cette catastrophe, "si vous ne retournez pas votre
cœur, si vous ne changez pas de vie, alors vous périrez tous de même",
(non pas forcément tués par Pilate !).
Et Jésus de
rajouter un autre fait divers : "Et ces dix-huit personnes sur
lesquelles est tombée la tour à Siloé, pensez-vous qu'elles étaient plus
coupables que tous les autres habitants de Jérusalem? Non, je vous le dis. Mais
si vous, vous ne changez pas de vie, vous périrez tous de la même
manière". C’est-à-dire absurdement, pour rien, d'une mort inutile,
si tant est qu'il y ait des morts utiles !
Donc, nous
n'avons pas à chercher une explication qui justifierait le malheur ; il
est l'envers de l'amour auquel nous sommes appelés. C'est pourquoi la seule
réponse de Jésus sera l'excès de la miséricorde, l'excès de l'amour.
Avec ces
autres paroles encore plus étonnantes de Jésus, les apôtres finiront par
comprendre que décidément il leur faut pardonner. Pierre qui trouve
l'enseignement du Seigneur difficile, s'approche de lui et lui demande :
"Seigneur, quand mon frère commettra une faute contre moi (c'est le
problème de l'offensé, Pierre se considère offensé par les autres), combien de
fois lui pardonnerai-je ? " (Mt 18, 21).
Question
naturelle, n'est-ce pas ? Sans doute vous est-il déjà arrivé
d'avoir été blessé par un proche, un ami, quelqu'un de votre famille, d'avoir
été traité injustement et de vous dire : Vais-je pouvoir lui
pardonner ? Et comment ?
Pierre a
compris qu'il fallait pardonner. Il pense que le Seigneur exagère, il lui
demande : « Combien de fois ? » et il avance timidement un
chiffre : "Jusqu'à sept fois ?" Alors, Jésus a cette
formule foudroyante : "Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais
jusqu'à soixante dix sept fois sept fois !".
Le Seigneur a-t-il
répondu au hasard avec ce chiffre de soixante dix sept ? Non, allez voir
dans le livre de la Genèse (4, 24),
il est dit : "Caïn sera
vengé sept fois, mais Lamek soixante dix sept fois". La fatalité de la
vengeance commence avec le meurtre d’Abel par son frère Caïn, le premier
meurtre de l’histoire de l’humanité.
Ainsi, Jésus
propose à Pierre, par le pardon et par l'amour, le renversement de la logique
de mort de Caïn. Voilà donc proposé l’excès de l'amour face à l'excès du mal.
C'est cela le pardon, c'est cela la miséricorde.
***
II. Le jeu de l'amour
et de la réciprocité
Réfléchissez
maintenant au jeu de la réciprocité entre notre attitude les uns à l'égard des
autres et notre attitude à l'égard de Dieu, ou entre l'attitude de Dieu
à notre égard et son attitude à l'égard de nos frères. Car la
miséricorde n'est pas unilatérale; elle est sans cesse un renvoi. De qui à
qui ? De Dieu à nous et de nous à Dieu.
Vous vous
demandez : Pourquoi pas 'de nous à nous' ? A priori, ce qui nous
intéresse, c'est la réciprocité égocentrique: Si je te pardonne, pardonne-moi,
nous serons bons amis ; si je t'aime, tu dois m'aimer; si je te fais du
bien, tu dois me faire du bien. Donnant, donnant. Cela signifie aussi que si je
te donne un coup, tu me le rends ; si tu m’agresses, je t’agresserai. Il
est plus économique de rester bons copains…
Tel n'est
pas, aux yeux de Dieu, le jeu de l'amour. Il y a au départ une inégalité dans
l'amour. Car l'amour donne et il donne gratuitement ; il donne pour donner
et il y trouve sa joie. Béatitude de la miséricorde : "Heureux ceux
qui font miséricorde, Dieu leur fera miséricorde".
1/ Un
trou dans la digue de la violence
Saint
Luc nous livre le secret de ce que Jésus fait et nous demande, c'est-à-dire
le secret de la réconciliation et du pardon, en ce monde de violence et de
vengeance.
Ce
cercle infernal, il dépend de chacun de nous de le rompre sans nous
décharger de notre responsabilité sur la société. Ils ne peuvent le comprendre
ceux qui considèrent la vie humaine, j'allais dire politiquement, comme un
objet de discussion stratégique et mondiale. Ils ne se rendent pas compte
qu'il en va de l'amour comme d'une digue qui résiste à l'eau. S'il y a des
néerlandais parmi nous, ils le savent très bien : qu'il y ait une fuite,
même grosse seulement comme un trou d'épingle, la digue est menacée parce
que l'eau passe et fait son chemin.
Chaque
être humain, chaque disciple du Christ, par son amour, creuse un trou imperceptible,
invisible, dans ce mur de haine que dresse la vengeance et il contribue ainsi
à délivrer l'humanité de ce cercle infernal.
2/ Avec Jésus, excès de l'amour
Alors,
voilà ce que Jésus dit de la réciprocité :
"Mais
je vous dis, à vous qui m'écoutez (donc les disciples) : Aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient".
Aimer
ses ennemis va bien au-delà de ce que nous appelons aimer. Pour beaucoup aimer
signifie un mouvement de l'affectivité, un attrait du cœur, un sentiment ;
on se sent bien ensemble, on est heureux de se voir, etc. Et l'ennemi, celui
qui vous a fait ou vous fait du mal, vous ne pouvez avoir pour lui de sympathie
spontanée ni même en vous forçant.
Pourtant,
il faut l'aimer. Où trouver la source de cet amour ? De quel amour s'agit-il ?
Vous
le voyez, pour rompre le cercle infernal des hommes qui s'entretuent, il faut
un amour plus fort que ce que l'homme appelle l'amour. Il faut un amour qui
vienne de Dieu et qui habite dans le cœur de chair d'un homme, d'une femme ;
ils devront parfois le payer au prix de
leur vie. Je pense aux chrétiens persécutés, il n'en manque pas dans le
monde d'aujourd'hui, depuis le Soudan jusqu'en Asie, etc. Tous les récits
de martyre sont là pour le dire. C'est donc un amour dont nous n'avons pas
idée tellement il est sans mesure et que pourtant, puisque Jésus nous le demande
et nous le donne, nous pouvons vivre.
"A qui te frappe sur une joue, présente
encore l'autre. A qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.
A quiconque te demande donne et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.
Comme vous voulez que les hommes agissent envers
vous, agissez de même envers eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance
vous en aura-t-on ?"
Que
pensez-vous que Dieu pensera de vous ? Tout le monde fait cela.
"Les pécheurs aiment aussi ceux qui leur
font du bien, ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous
en font, quelle reconnaissance Dieu vous en aura-t-il ? Les pécheurs
en font autant.
Si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu'ils
vous rendront, quelle reconnaissance vous en a-t-on ?
Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour
qu'on leur rende l'équivalent.
Mais vous, aimez vos ennemis, faites du bien
et prêtez sans rien espérer en retour.
Alors, vous serez les fils du
Très Haut, vous serez les fils de Dieu, car il est bon, lui, pour les ingrats
et les méchants".
Face
aux conflits, au mal qui nous assaille, nous blesse et nous révolte, le Christ
nous place nous-mêmes comme de pauvres gens qui acceptent d'être pardonnés,
qui découvrent qu'ils ont besoin d'un amour
qui vient de Dieu et que cet amour, ils ne le méritent pas ;
cet amour est gratuit.
Ce
n'est pas un amour qui nous humilie. Certains ont l'art de donner en humiliant
ceux à qui ils donnent ; par le sentiment qu’a ce riche d'être un bienfaiteur,
le pauvre parfois est blessé dans sa fierté. Devant l'amour de Dieu, cet amour
sans mesure, nous ne sommes pas blessés, mais confus, confondus de reconnaissance
« Seigneur, je ne suis pas digne… ».
C'est
dans son pardon que nous découvrons combien nous avons besoin d'être pardonnés.
C'est devant son amour, devant la fidélité incroyable de Dieu à son Alliance :
"Non, je ne détruirai plus", que nous découvrons combien nous aimons peu et si mal. Comme Jésus le
dit à Nicodème : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils
unique, non pour juger le monde mais pour que ce monde soit sauvé" (Jn
3, 16-17). Dans le secret de notre vie, nous sommes témoins de cet amour plus
grand que nous, que nous recevons de lui et qui sauve le monde, qui rompt
le cercle infernal de la violence et de la destruction.
Jésus
continue :
"Soyez miséricordieux comme votre Père
est miséricordieux. Ne jugez pas".
Ne
vous mettez pas à la place de Dieu car seul Dieu juge l'homme et peut le condamner.
Dites la vérité à vos frères, dites-leur ce que vous savez vrai; dites ce
que Dieu attend de l'homme. Mais ne les jugez pas. Vous n’en avez pas le pouvoir.
Car le juge, c'est Dieu, le seul qui "sonde les reins et les cœurs"
(Ps 7, 10).
"Ne condamnez pas et Dieu ne vous condamnera
pas; pardonnez et Dieu vous pardonnera. Donnez et Dieu vous donnera. C'est
une mesure pleine et débordante dont vous vous servez qui servira aussi de
mesure pour vous".
Alors,
Jésus prend une comparaison qui semble curieuse si l’on n'y prête pas attention.
En fait elle est terrible.
"Qu'as-tu à regarder la paille qui
est dans l'œil de ton frère ?
Et la poutre qui est dans ton œil à toi,
tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : 'Frère,
attends que j'ôte la paille de ton œil', toi qui ne vois pas la poutre qui
est dans le tien ?
Homme hypocrite…"
Cela
ne veut pas dire menteur, mais homme au jugement double, tu as deux jugements,
deux mesures, une pour l'autre, une pour toi.
"Homme au jugement perverti, ôte d'abord
la poutre de ton œil ! Alors
tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l'œil de ton frère".
Mais
ce que le Seigneur m'a dit : "Enlève d'abord la poutre dans ton
œil", il le dit aussi à mon frère... Où est la paille ? Où est la
poutre ? Réfléchissez.
***
III. Combat et miracles
du pardon
Cette
miséricorde est la clé de l'histoire du monde.
Comprenons
bien : ni les chrétiens, ni le Pape, ni qui que ce soit au monde ne penserait
à proposer à l'ONU un plan de paix avec les armes du Vatican au bas du document
en disant : Mesdames, messieurs, avec notre talent et notre évangile,
nous vous résolvons tous vos problèmes,
en deux temps, trois mouvements ; vous n'avez qu'à faire ce que nous
vous disons.
Ce
serait absurde et ce n'est pas la vision du monde que Jésus nous donne. Jésus
nous présente l'histoire de l'humanité comme un combat et un combat
qu'il a entrepris, que Dieu a entrepris, qu'il poursuit à travers nous.
Nous l'avons vu et compris, j'espère, en méditant les deux paroles sur le
sel de la terre et la lumière du monde.
C'est
Jésus qui continue ce combat de la miséricorde à travers nos vies. Que ce
soit un combat, Jésus le dit lui-même à ses disciples : "Je dois
recevoir un baptême et quelle n'est pas mon impatience jusqu'à ce qu'il soit
accompli. Je dois boire une coupe et quelle impatience m'habite jusqu'à ce
que je l'aie bue !" (Lc 12, 50 ; Mc 10, 38). "Je ne suis
pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive" (Mt 10, 34sq).
Il ajoute que l’amour qu’il apporte peut rompre toutes les solidarités familiales
et claniques dans lesquelles les hommes peuvent s’enfermer. L'amour de l'ennemi
fera peut-être de vous des traîtres aux yeux de vos amis.
Vous
pourriez interroger les Polonais et ceux qui ont vécu la JMJ à Czestochowa
il y a onze ans, en 1991. L'irruption imprévue de centaines de jeunes russes
a été un étonnant épisode. Dieu sait combien pouvait être douloureuse pour
les polonais cette intrusion de jeunes russes démunis de tout, qui ne savaient
pas de quoi il était question dans ce rassemblement, mais qui voulaient voir.
Le pardon par le partage de la nourriture, par l'accueil pour dormir, par
des gestes de bienveillance, a été plus fort que la haine de l’oppresseur
séculaire et le ressentiment contre le persécuteur d’hier. C’était vraiment
l'ennemi que la population polonaise a voulu aimer et considérer comme elle
considérait les jeunes des autres pays. Ceux qui ont été témoins de ces scènes
en ont été bouleversés.
Ce
pardon, il commence donc par nous. Et il est clair que ce combat de la miséricorde
nous ne pouvons y tenir notre place qu'avec la grâce du Christ et sa force.
***
Pour conclure, deux exemples de ce que Jésus accomplit.
-
Le premier vous est très connu. C'est la guérison du paralytique à Capharnaüm
(Mc 2,3sq). La foule enserre Jésus dans la maison de la belle-mère de Simon-Pierre ;
on ne peut plus l'approcher. Alors quatre hommes arrivent portant un paralytique;
ils fendent la foule, montent sur le toit en branchages, dégagent un passage
et descendent leur compagnon jusqu'au sol, devant Jésus. Celui-ci voyant leur
foi dit au paralytique : "Mon fils, tes péchés sont pardonnés".
Le passif signifie : « Dieu te pardonne ». Les gens se disent
en eux-mêmes : Pourquoi pardonne-t-il au nom de Dieu ? Comment peut-il
disposer du pardon qui n'appartient qu'à Dieu ?
"Pour
que vous sachiez que le Fils de l'Homme a sur terre le pouvoir de remettre
les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat,
marche et rentre chez toi". Et il le fait.
Jésus
a vu le cœur de cet homme. Dans son silence, il lui donne une guérison qui
va beaucoup plus profond que ce que cet homme pouvait espérer : le pardon
des péchés dont la restauration de l'intégrité de sa vie est le signe.
Le
pardon de Dieu n'est pas seulement une affaire qui touche une maigre comptabilité
de nos actes, de nos sentiments et de nos pensées, mais d’abord le point vital
de notre existence. Le Christ nous restaure, nous rétablit, nous guérit, nous
rend notre dignité première : celle qu'il nous a donnée dans la grâce
du baptême.
-
Le second exemple est le dîner d'apparat chez Simon, un pharisien ami de Jésus
(Lc 7, 36sq). Là-bas, on déjeune ou on dîne toutes portes ouvertes. Voilà
qu'une femme arrive, une des prostituées de la ville, elle est bien connue.
Elle se précipite aux pieds de Jésus qu'elle baigne de ses larmes et essuie
avec ses cheveux en répandant du parfum. Simon se dit : "Si cet
homme était vraiment le Prophète, il saurait qui est cette femme" et
il ne permettrait jamais cela.
Alors,
Jésus, lisant dans son cœur, lui confie : "Simon, tu vois cette
femme; c'est parce que ses péchés si nombreux, si grands ont été pardonnés
qu'elle témoigne tant d'amour".
Autrement
dit, le pardon, c'est quémander l'amour et le recevoir. Et l'ayant reçu, c'est
découvrir les péchés, les si nombreux péchés qui peuvent être les nôtres ;
non pas à la mesure du qu'en dira-t-on mais à la mesure de l'amour de Dieu.
Quand
je me regarde face à moi-même, je peux toujours me dire : Bof, ce n'est
pas grave, cela n'a pas beaucoup d'importance ; puis tout le monde en
fait autant, etc. Mais si je découvre que Dieu m'aime et que ce que je fais
lui importe, alors je ne suis plus seulement comme le gosse qui désobéit ou
l'automobiliste en infraction avec les lois de la circulation. Le pardon de
Dieu, ce n'est pas des procès-verbaux que Dieu fait sauter ; il n'y a
pas de contractuels du ciel ni des anges spécialisés pour apporter les contraventions
(je parle pour les parisiens). L'amour de Dieu me révèle mon peu d'amour et
je commence à découvrir mon péché en vérité.
Alors,
nous avons cette grâce de pleurer de joie en découvrant le pardon de Dieu,
l'amour que Dieu nous porte, l'amour que nous lui portons.
***