Extrait de la
conférence du Père Henry de VILLEFRANCHE,
Dimanche 12 octobre
2008 à
« La vocation de Paul ».
"Au prétexte d’une tradition fixant la date de la naissance de saint Paul il y a environ 2000 ans, le Saint Père nous convie à fêter l’Apôtre Paul, car sa démarche est exemplaire pour tout chrétien aujourd’hui.
Les lettres de Paul ne sont pas toutes homogènes : Paul ne répète pas toujours la même chose car il est totalement immergé dans le mystère qu’il proclame, dans des conditions qui ne cessent de changer. En fait, il proclame le mystère du Christ en même temps que sa propre insertion dans ce mystère. Paul s’adapte, il grandit dans l’intelligence qu’il a du mystère du Christ : la sainteté comme la charité ont comme caractéristique fondamentale d’être progressantes. Il y a une logique de croissance : Paul est quelqu’un qui grandit et qui nous fait grandir. Et moi, suis-je disposé à ne pas m’opposer à ce qui peut me faire grandir dans le Christ ? Celui qui enseigne et qui n’est pas engagé ne témoigne de rien ! Paul ne récite pas une leçon apprise, mais il manifeste l’intelligence qu’il a du mystère du Christ en étant lui-même profondément impliqué dans ce mystère. Cette année jubilaire est pour nous un appel à écouter l’enseignement de Paul et à devenir nous-mêmes des disciples engagés.
Un témoignage important en ce sens concerne le changement de son nom : Saül est le nom du premier roi d’Israël, de la tribu de Benjamin, comme Paul. « Saül » veut dire en hébreu « le voulu » : au temps du prophète Samuel (Cf. 1R), il n’y avait pas de roi en Israël, Dieu seul règne. Mais Israël veut un roi pour être comme les autres nations. On tire alors au sort un roi à la mesure humaine, Saül, le plus grand, le plus beau, qui ira à la guerre par la force et périra par la force à la guerre. Alors Dieu suscite un nouveau roi, à sa mesure à lui : ce sera David, le bien aimé.
Saul se trouve dans une situation analogue: il sait ce qu’il veut ; né dans le monde juif, il en est très heureux et cela lui convenait très bien. Il fait de lui-même le portrait de quelqu’un d’impeccable ! (Cf. Ph 3) Très souvent lorsqu’on se convertit, on brûle ce qu’on a adoré… Or Paul ne dit jamais qu’il regrette d’avoir été Juif. Son chemin est un chemin de perfectionnement : Paul a accepté de changer de repères, de valeurs, parce que, déjà riche dans la foi des prophètes d’Israël, il avait découvert « la perle précieuse », le Christ lui-même, qui dépassait infiniment ce qu’il connaissait déjà. Nous sommes tous invités à nous demander en conscience comment Jésus-Christ est vraiment la richesse, le trésor, la valeur immuable et solide qui tient notre vie. Paul en Jésus-Christ a trouvé du plus, de l’abondance, et il n’a pas refusé de vivre ce plus.
Plus tard, à Antioche, lors du premier voyage missionnaire à Chypre (vers 44), Saul est emmené en mission par Barnabé. Tous deux prêchent à Salamine, puis vont à Paphos la préfecture, où ils sont contrés par un certain Elymas, qui enseigne une doctrine ésotérique. Saul veut non seulement le ramener à la vérité de la foi juive, mais en même temps lui annoncer Jésus, qui vient en accomplir toutes les promesses. Face à cette dispute, l’autorité civile organise une confrontation. Saul argumente sur Jésus, tant et si bien que non seulement le juif Elymas va être vaincu, mais que le préfet lui-même, qui était païen, va être convaincu par son argumentation et demander à devenir chrétien. Cela n’était pas prévu ! Saul et Barnabé parlaient aux Juifs, mais que des païens comprennent, et en plus, se convertissent, voilà ce qui était inattendu… Il a fallu beaucoup de temps pour que les Juifs, devenus chrétiens, admettent que les païens pouvaient recevoir l’évangile et devenir chrétiens exactement comme eux : c’était une véritable aventure. Or ce préfet converti s’appelait « Sergius Paulus ». Paul a admis que ce païen était vraiment devenu chrétien, et comme signe de cette reconnaissance, il a changé de nom : d’un nom juif bien connu, Saul, il a pris le nom d’un païen converti, « Paul ». Ce nom signifie en même temps « le petit », non pas tant pour dire l’humilité fondamentale de l’homme devant Dieu, mais l’humilité du disciple qui reconnaît la puissance de l’Evangile, qui va bien plus en avant qu’on ne pouvait l’imaginer. L’Evangile est plus grand qu’on ne le croyait, Dieu est beaucoup plus grand, plus bienveillant et plus puissant qu’on ne l’imaginait.
Cela a été une découverte de Paul : il savait une quantité de choses, mais il a progressé grâce à l’œuvre du Christ. Tout homme peut vraiment se convertir et vivre une vraie nouveauté de vie dans le Christ ; la grâce de Dieu n’est pas inefficace pour nous transformer. Paul est un modèle pour mieux connaître Dieu et pour mieux connaître l’œuvre de Dieu en nous et en tout homme.
Un autre épisode concerne le « chemin de Damas ». Cette expression est passée dans le langage courant, pour désigner dans n’importe quelle situation une découverte ou un changement d’attitude. Or qu’est ce que Paul a véritablement compris du Christ dans ce dialogue : « Qui es-tu, Seigneur ? - Je suis Jésus que tu persécutes » (Ac 9, 5) ?
Généralement, on considère qu’il y a un lien entre Jésus et chaque disciple , et même chaque homme. Mais en quoi le Christ est-il réellement touché lorsqu’un chrétien est persécuté ? La réponse est très engageante : qui est le Christ pour pouvoir être ainsi présent en chacun de ses disciples ? Pour trouver la réponse, voyons quelle est la réaction de Paul quand il tombe par terre (et pas forcément de cheval !) : dans le monde juif, lorsqu’une voix du ciel se fait entendre, la première idée est que Dieu est en train de parler. Il commence par faire tout ce que les prophètes font en entendant Dieu : il se prosterne… Paul n’est pas tétanisé lorsqu’il tombe par terre, sa position n’est pas l’extase ou l’anéantissement, c’est la position du disciple et même du serviteur. Un peu comme le jeune Samuel avait dit : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute », Paul est à l’écoute : « Qui es-tu, Seigneur ? » est une manière de tendre la perche à Dieu qui va continuer à parler.
Mais au lieu de dire : « Je suis Yahvé, le tout-puissant, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », voici la surprise : « Je suis Jésus que tu persécutes »… Il faut se placer dans la perspective théologale de Paul : pour un Juif, Dieu est vraiment présent au milieu de son peuple. Le Dieu d’Israël est à la fois le Dieu transcendant, tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, et en même temps c’est un Dieu extrêmement présent à son peuple : Dieu veut habiter au milieu de son peuple, et le signe le plus explicite de cette présence réelle du Dieu d’Israël au milieu de son peuple au temps de saint Paul est le signe du Temple. Pour Paul, le lieu principal où Dieu était présent, c’était le Temple de Jérusalem où Dieu habitait réellement. On y allait pour voir et entendre Dieu, comme nous le faisons à l’Adoration. Mais tout à coup, ce n’est plus le signe du Temple qui va donner la présence de Dieu à son peuple : Dieu sera présent en Jésus, par l’Incarnation et par la rédemption. Il y a là à la fois une continuité et un changement fabuleux ! Il y a un nouveau Temple, et c’est Jésus qui l’incarne. Par le Christ il y a vraiment une présence de Dieu aux hommes, comme il y a vraiment une présence des hommes à Dieu… Entrons dans la dimension sacramentelle de cette idée : « Je suis Jésus que tu persécutes »… La prédication séculaire des prophètes s’ouvre à la nouveauté de « Dieu parmi nous ».
Fidélité au passé et disponibilité au présent constituent ainsi la formidable tâche qui nous est confiée, et dont Paul est un véritable signe pour nous. A partir de sa fidélité à l’ancienne Alliance et de son ouverture à la nouvelle Alliance, le persécuteur va devenir un prédicateur… "