Conférence du Père Henry de VILLEFRANCHE,

7 décembre 2008, à la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre.
« La mission pour tous »

 

  La mission de Paul est exemplaire de notre manière de nous laisser attacher au Christ : nous avons vu dans une première étape, dont témoigne l’épître aux Galates, que Paul raconte de façon passionnée comment il a rencontré Jésus, qui a pris toute la place, en dehors de toute médiation humaine ou ecclésiale. Ce sentiment d’être  « pris par Jésus » est exemplaire de toute conversion. Dans une deuxième étape, dans laquelle Paul progresse et intègre davantage le Christ à l’Evangile, « l’Evangile du Christ » (Cf. Rm 1), comme accomplissement de l’annonce des prophètes : « mon » Jésus va alors devenir « notre Seigneur », qui vient rassembler une communauté de croyants. Enfin, Paul ajoute enfin « le mystère de l’Evangile du Christ », c’est-à-dire le Christ reconnu comme plus sacramentel, qui vient ressaisir le monde entier : un Nouvel Adam, donné de manière très sensible. Le mystère est alors totalement révélé. Ainsi, Paul progresse tout au long de ses lettres dans sa connaissance de Jésus : ce sont trois étapes, trois volets imitables dans l’itinéraire de Paul jusqu’à la vision béatifique, que nous sommes nous aussi invités à parcourir.

Le récit que fait saint Luc du premier voyage missionnaire de Paul (Cf. Ac 13-14) fait ressortir l’idée de l’initiative de Dieu qui est à l’origine de la mission. La mission n’est pas seulement une stratégie de communication. A Antioche, l’Eglise est le lieu du rassemblement des chrétiens, avec une répartition des rôles dans la communauté. Luc insiste sur l’historicité de cette Eglise, la singularité des personnes : Barnabé (« fils de la prophétie »), Niger (sans doute Africain), Ménakhem (« le consolateur »), « compagnon d’enfance d’Hérode »… c’est-à-dire des gens très mêlés : des gens de toutes sortes ont été appelés par la grâce de Dieu, c’est la suréminence de l’Evangile par rapport à une simple culture. L’envoi en mission se situe au début d’une liturgie dominicale, à la clef des expressions « jeûne », et « culte du Seigneur ». Dans tout culte, il y a un élargissement concentrique qui gagne en extension, comme une conséquence directe de la transcendance de l’Evangile. « L’Esprit Saint dit » (peut-être par un homme inspiré) de « mettre à part Paul et Barnabé » : cette expression reprend la vocation d’Israël : Abraham, Moïse, David, ont été « mis à part » pour rayonner la bénédiction sur l’univers entier. Dieu touche la multitude en passant par la singularité. L’évangélisation, la mission, sont toujours une rencontre personnelle, qui manifeste la rencontre avec Dieu lui-même : Dieu est une personne, et non pas une idée. Le jeûne et la prière sont les signes d’un discernement nécessaire pour interpréter une parole qui vient de Dieu. Il n’y a pas d’immédiateté, mais une nécessité de discerner, de vérifier. Il y a une manière de se disposer à une mission donnée par Dieu lui-même : le départ est vraiment surnaturel, comme cela est rappelé à la fin (Ac 14, 24), au moment du retour à Antioche « où ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l’ouvre qu’ils avaient à accomplir ». Cette insistance veut dire que dans l’action, on n’est pas toujours éveillé pour repérer ce qu’il y a de plus important. C’était bien Dieu qui était à l’œuvre à travers ces aventures. Dieu ne se donne pas de manière directe. Ni Paul ni Luc n’ont compris de manière immédiate que Dieu les conduisait. Il en est de même pour nous, les activités de notre vie quotidienne sont riches des motions de l’Esprit qui nous conduit.

Au retour de la mission, il faut noter la dimension communautaire et l’importance du récit de la mission : on discerne que l’Esprit est à l’œuvre quand on est capable de raconter à quelqu’un ce qu’on vit au plan spirituel. Paul et Barnabé n’échappent pas à cette règle : tout apôtres qu’ils sont, ils ont besoin de raconter pour vérifier ce qu’ils ont fait, comme le dit le psaume « Je ne mourrai pas, je vivrai, et je raconterai les merveilles du Seigneur » (Ps 118). C’est le moteur de toute transmission de la foi, et de toute vie spirituelle : il faut raconter comment Dieu nous sauve de la mort et fait de nous des vivants.

Paul et Barnabé racontent alors « comment Dieu avait ouvert aux païens la porte de la foi » : Dieu est à l’initiative, non seulement pour envoyer les missionnaires annoncer l’Evangile, mais aussi pour ouvrir les cœurs afin que cet Evangile puisse être reçu. Si quelqu’un à compris quelque chose, ce n’est pas à cause de son habileté, mais parce que Dieu lui a ouvert le cœur. Par exemple dans Ac 16, on voit que quand Paul se rend en Grèce, il rencontre une marchande de pourpre, Lydie, qui était tout oreille « car le Seigneur lui avait ouvert le cœur aux paroles de Paul » : c’est explicite. L’Esprit Saint nous rend présents à Dieu. Il faut un temps de relecture pour comprendre combien et comment Dieu a été présent.

La mission commence à la synagogue d’Antioche de Pisidie. La synagogue est un lieu de rassemblement qui n’est pas proprement liturgique comme le Temple de Jérusalem. Dans toute la diaspora, il y a une sorte de « salle polyvalente » (« synagogue » veut dire « rassemblement »), où était célébré un office des lectures où normalement tout juif (et pas seulement les lévites, prêtres du Temple), était censé être capable de lire la Parole de Dieu de manière intelligible, et de la commenter. A partir de douze ans, tout juif devait être capable d’expliquer sa lecture, et de faire une petite homélie. Le président de séance, en voyant Paul et Barnabé de passage, les invite à prononcer quelques mots d’exhortation. Paul prend son temps pour interpréter la tradition juive, et il ajoute une suite aux merveilles de Dieu : il prêche le Christ. Abraham, Moïse, Jean-Baptiste, les Psaumes, Isaïe…, sont lus de manière chrétienne, jusqu’à l’Evangile. La Parole de Dieu est le fondement de la mission.

Invité à poursuivre cette lecture le sabbat suivant, Paul va pendant la semaine annoncer l’Evangile dans d’autres endroits. Antioche de Pisidie était la ville de la famille du Proconsul de Chypre, Sergius Paulus, converti par Paul, et qui avait dû lui donner des lettres de recommandation. Lorsque Paul fait son programme de voyage, il n’y va pas tout à fait par hasard, il se laisse guider par les circonstances, avec la conviction qu’à travers ses rencontres, l’Esprit Saint le conduit. Et là, à sa grande surprise, il rencontre chez les païens aussi un bon accueil. Alors, la semaine suivante, il les amène à leur tour à la synagogue, le lieu d’origine, le lieu de la Parole. Et là, mauvaise surprise : les habitués de la synagogue ne sont pas du tout contents de voir tous ces nouveaux venus ! Avec l’Evangile, il n’y a pas d’étrangers : tous sont appelés dans le Christ à une justification totale. C’était un choc, mais Dieu a des idées infiniment plus larges que les nôtres. Ce qui vient choquer l’assemblée juive synagogale n’est pas tant que Jésus soit le Christ, ni même le Fils de Dieu, mais le fait que les païens sont concernés par la mission, que tous les hommes soient sauvés. Il ne suffit pas de croire en Jésus-Christ, mais de croire en ses effets, c’est-à-dire la réalisation d’une communion véritable et profonde.

Alors, « Paul et Barnabé eurent la hardiesse de déclarer » : il faut épouser cette hardiesse, l’Esprit d’audace de l’Evangile. « C’était à vous d’abord qu’il fallait adresse la Parole de Dieu… Puisque vous la rejetez, nous nous tournons vers les païens » (Ac 13,46). Mais Dieu n’abandonne jamais les siens : il ne remplace pas son peuple par un nouveau peuple : la référence du verset suivant à Isaïe 42 et 49 (premier et deuxième chants du Serviteur), « J’ai fait de toi la lumière des nations… », nous précise que puisque les Juifs refusent l’Evangile, ils restent dans le plan de Dieu, puisque c’est grâce à leur refus que les païens vont être évangélisés ! Et donc vis-à-vis de Dieu, leur « non » contribue à la progression du plan de Dieu : on voit bien que c’est Dieu qui tire les ficelles, parce que d’un « non », il arrive à produire un « oui ». Avec l’idée que si les Juifs avaient tous accepté l’Evangile, cela serait resté « une histoire juive », entre eux. Il y a eu là une occasion providentielle, à partir d’un refus, de pouvoir aller chez les païens, et ensuite de récapituler toute l’humanité (Cf. Rm 9-10-11). C’est encore un indice, bien mis en lumière par Luc, que la mission est l’œuvre de Dieu lui-même.

Mais cela ne se passe pas de manière aussi simple, et une attitude qui va se répéter par la suite, c’est que Paul sera mis en accusation et traduit devant les autorités. Alors Paul et Barnabé « secouent jusqu’à la poussière de leurs sandales », comme Jésus l’avait annoncé dans l’Evangile. Il faut annoncer la paix, et ne pas insister si elle n’est pas reçue. L’Evangile nous apprend un certain détachement par rapport à l’exaucement de nos prières, de nos intentions qui sont pourtant bonnes (désir de conversion d’un proche…). Cela appartient à Dieu. C’est très libérant : peut-être avons-nous été malhabiles, mais peut-être aussi n’est-ce pas encore le moment que Dieu a choisi. Il faut accepter cette dimension théologique et théologale de la communion avec Dieu. Ce n’est pas automatique. C’est avant tout la Sagesse de Dieu qui est engagée, et le refus lui-même fait partie du plan de Dieu, à commencer par le refus opposé à Jésus : la Croix fait bien partie du plan de Dieu, « il faut » que le Fils de l’homme passe par là. A nous de nous désoler sur le plan humain, mais de le remettre entre les mains de Dieu, pour vivre avec lui cette situation. Ainsi les disciples restent « remplis de joie et d’Esprit Saint » (Ac 13, 52), alors que leurs prédicateurs ont été rejetés de manière violente : cela fait partie du plan de Dieu, et donc ils le vivent dans la paix et dans la joie. Ils comprennent leur épreuve comme étant impliquée dans le sort même de Jésus, qui finit par être bienheureux, puisqu’il y a la Résurrection. On se réfère à la patience et à la charité du Christ dans sa Passion, et on peut être réjoui dans le Saint Esprit, même quand un échec vient marquer notre mission évangélique. C’est le fond de notre vie chrétienne.

Ainsi, Luc répète les mêmes éléments dans le récit de la mission à Iconium, pour montrer que nous avons-nous aussi à nous inscrire dans cette logique. Là, l’Evangile fait l’unanimité contre lui : il suscite le refus violent des juifs et des païens, c’est-à-dire de toute la société. Il y a une dimension paradoxale de l’Evangile à ne pas renier. Mais pour autant que l’on est associé au Christ dans sa Passion, cela ne veut pas dire qu’on va se jeter dans la gueule du loup ! Paul et Barnabé vont se réfugier à Derbé. Il y a un moment pour affronter la contradiction, s’exposer à la violence, comme il y a un moment pour fuir. Comme Jésus, avant son heure, a échappé à tous ceux qui voulaient l’arrêter. Il y a un temps pour annoncer, un temps pour insister, et un temps pour aller ailleurs. Il n’y a pas de solution toute faite. Dans chaque situation, nous sommes invités à nous demander « qu’est-ce que je fais ? », avec infiniment de souplesse et de docilité à cette lumière qu’est l’Esprit Saint.

Ensuite, Paul et Barnabé « affermissent », « engagent à persévérer » : les disciples sont invités à imiter le Christ dans l’affrontement à la violence pour l’attachement à la foi « Il faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le Royaume de Dieu » (Ac 14, 22). « Entrer dans le Royaume de Dieu » n’est pas forcément mourir, mais vérifier que nous avons les mêmes sentiments que le Christ, les mêmes armes que Lui, qui a supporté cette violence en pardonnant à ceux qui le persécutaient. A chaque fois qu’on est capable de vivre cela, on entre dans le Royaume des Cieux, on est en communion avec l’Esprit de Jésus, « par Lui, avec lui et en Lui ». Le Royaume s’est approché de nous et nous entrons dans la Seigneurie du Christ.

« Dans chaque Eglise, ils leur désignèrent des Anciens « (Ac 14, 23), les « presbytres » (qui deviendront les « prêtres ») : les prêtres en Jésus-Christ ne sont pas de même nature que les prêtres de l’Ancien Testament, d’où une différence de vocabulaire, et le choix du mot « Anciens ». Ce ne sont pas forcément « des vieux », mais cela désigne une nouvelle institution qui dérive de la mission de Jésus-Christ lui-même. Le sacerdoce de Jésus-Christ a comme caractéristique d’être à la fois proche de Dieu et proche des hommes. C’est une double proximité, qu’on pourrait aussi appeler une double solidarité. Jésus est totalement solidaire de son Père avec qui il partage la divinité, et totalement solidaire de l’humanité, même dans son état de péché. C’est pour cela qu’il est vraiment prêtre. N’oublions pas que dans le baptême nous avons nous aussi une dignité sacerdotale, qui s’exprime et se vérifie avec cette double caractéristique : être proche de Dieu, être proche des hommes. Voilà le nouveau sacerdoce chrétien. Il faut prier pour que les prêtres, ministres du Seigneur, soient des signes de cette double proximité. Mais ce n’est pas réservé à eux, ils sont là pour que par le baptême nous puissions exercer ce sacerdoce qui nous rend proches de Dieu et de nos frères. Ces « Anciens », ces prêtres, rendent possible cette communion entre les chrétiens d’une Eglise particulière. Les prêtres partagent avec l’évêque de Rome ce service de la communion, qui caractérise les chrétiens.

 

Voici maintenant un récit de la mission par Paul lui-même, dans la deuxième épître aux Corinthiens (chapitre 8) : Paul raconte sa mission depuis la Macédoine jusqu’au sud du Péloponnèse à Corinthe : à chaque fois, il sème la pagaille, est déféré devant les tribunaux, mais au milieu de cette épreuve, « la joie (des disciples) a été surabondante », « dans une grande pauvreté », elle «  a surabondé en trésors de générosité » : Dieu est capable de tout renverser, de retourner la situation. Une surprenante générosité est le fait de ceux qui ont été pourtant appauvris par leur fidélité à l’évangélisation. « Au-delà de leurs moyens, en toute spontanéité », ils ont demandé « la grâce de contribuer au service des saints » : la mission n’est pas seulement au niveau des idées, même s’il y a une purification nécessaire, mais il y a surtout un comportement différent, marqué par la générosité. Etonné par ce comportement nouveau, Paul va alors trouver cette expression : « vous connaissez la générosité de notre Seigneur Jésus-Christ, qui de riche, s’est fait pauvre, pour nous enrichir de sa pauvreté » (2Co 8, 9). On pourrait penser à une certaine simplicité de la vie de Jésus. Mais il ne faut rien exagérer : dans sa vie quotidienne, Jésus n’est pas un marginal, un sans-abri : il a une maison à Capharnaüm, une tunique assez précieuse pour ne pas être déchirée… Jésus a vécu très « moyennement » : ce n’est pas du point de vue matériel qu’il a été le plus pauvre, ce n’est pas du misérabilisme, encore que sa vie soit très simple. C’est un itinérant, un migrant, mais il sait se faire accueillir. Jésus dans l’Evangile n’est pas tant celui qui accueille que celui qui est accueilli. Le véritable appauvrissement de Jésus-Christ vise en fait l’Incarnation : éternellement Fils du Père et Seigneur, Jésus quitte la condition divine pour entrer dans l’humanité pécheresse, en s’anéantissant. Ainsi, il nous enrichit de sa divinité (Cf. Ph 2, 6-11). Ce texte est majeur pour comprendre la mission. Paul va dans les villes pour créer en elles la communion, l’affection, la compassion, la générosité (Ph 2, 1) : c’est le signe que quelque chose de neuf est en train de se passer. « Comportez vous comme on le fait en Jésus-Christ » : Jésus s’est fait pauvre en prenant sur lui toutes les limites et les lourdeurs de la condition humaine, jusqu’à une mort horrible. Il y a une manière de supporter la condition humaine marquée par le péché, parce qu’elle a été touchée par la présence de Dieu. Ce que saint Paul croit, c’est qu’au milieu même des difficultés de cette vie, il y a quelque chose de divin qui est entré dans notre histoire, et qui ne demande qu’à naître et à grandir : à naître par le baptême, à grandir par l’Eucharistie et tous les fruits qui en découlent : l’union, le respect, la charité, l’ensemble des fruits de l’Esprit Saint. Ce que Paul apporte dans sa mission, ce n’est pas des idées, c’est une présence de Dieu qui est mise à notre disposition, comme une main tendue par Dieu, qui ne serait plus qu’à saisir. Il faut avoir une juste idée du Christ pour avoir une juste idée de la mission.

Un exemple se trouve dans l’épître aux Romains (Rm 1, 11-12) : «j’ai un très vif désir de vous voir… », non seulement pour enseigner, mais « pour être réconforté avec vous et chez vous par la foi qui nous est commune » : cela change tout ! Il n’y a pas dans l’Eglise ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, ceux qui parlent et ceux qui écoutent, mais nous participons ensemble à une énergie qui vient de Dieu. Nous sommes ensemble à nous laisser fortifier par la grâce divine, et il n’y a pas d’autre perspective. Là, tout le monde est utile. En priant, en lisant la Parole, en interrogeant, en racontant, chacun participe à l’édification des autres. On peut de manière très simple faire cette expérience partout ! L’église est un peu le Ciel, un endroit où on est bien ensemble, mais après il faut aller en chemin, et sur ce chemin on peut être amené à dire une Parole d’Evangile. L’Esprit Saint se manifeste de manière imprévue, comme pour Paul, invité à prendre parole dans la synagogue d’Antioche de Pisidie. Cette richesse de l’Evangile passe par la pauvreté dans laquelle le Christ s’est mis en épousant la condition humaine, qui est compliquée. Nos situations sont souvent des situations de pauvreté (nous n’avons pas les bons mots, pas le meilleur auditoire…), mais nous mettons en œuvre la puissance de Dieu.

A la fin de l’épître, Paul reprend cette idée :: « j’ai un vif désir d’aller chez vous, pour aller ensuite en Espagne » (Rm 15, 22) : non pas seulement comme une étape de passage, mais pour recevoir le réconfort et l’aide nécessaire pour continuer. Chacun est un relais. Ceux qui ont reçu l’Evangile deviennent pourvoyeurs de l’Apôtre pour aller plus loin, et pour manifester la communion entre les communautés chrétiennes. Tout ce qui concerne la mission concerne l’Eglise entière : il y a un lien vital, dans l’Esprit Saint, avec l’Eglise-Mère (ici, Jérusalem, à travers l’organisation de la collecte pour les pauvres, maintenant, Rome). La communion entre les églises manifeste que c’est Dieu qui est à l’origine et au terme de la mission : dans l’Eglise catholique, il y a un souci d’universalité et de communion qui est caractéristique, une solidarité avec toutes les Eglises particulières, dont l’Eglise de Rome est le signe. L’amour de Dieu et l’amour du prochain, qui est le commandement nouveau de l’Evangile, est bien le principe de Paul dans sa mission. C’est l’homme tout entier, dans toutes ses dimensions, qui est engagé dans la mission.

Pour conclure, nous trouvons une expression pleine de lumière et originale de Paul comme « chef de mission » dans la première épître aux Corinthiens (9, 14) : c’est un cri admirable de Paul : « De même le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l’Evangile de vivre de l’Evangile. » Pour Paul, annoncer l’Evangile est devenu comme un métier, à plein temps. « Mais moi, je n’ai usé d’aucun de ces droits », « car annoncer l’Evangile n’est pas pour moi un motif d’orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à moi : malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! », « c’est une charge qui m’est confiée, et mon salaire, c’est d’offrir gratuitement l’Evangile que j’annonce, sans user des droits que cet Evangile me confère. » Paul a été saisi par le Christ, de manière verticale, sur le chemin de Damas, il a été éclairé sur qui était Dieu, et en même temps sur qui étaient les hommes dans la pensée de Dieu, et le fait d’avoir été l’objet de la révélation de Dieu oriente son existence dans cette révélation à ses frères. Paul ne peut vivre autrement sa relation à Dieu qu’en annonçant l’Evangile à ses frères. Et en faisant cela, il réalise parfaitement le commandement du Christ : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres». La charité manifestée par le Christ se manifeste dans la Bonne Nouvelle annoncée les uns aux autres. Paul met vraiment en œuvre l’amour du Christ dans la mission. Il met en œuvre ce que Jésus a inauguré pour lui. Plus encore, en annonçant cette Bonne Nouvelle, Paul cherche à vérifier cet amour du Christ pour lui. Cela peut nous aider dans notre élan missionnaire. En osant une parole envers quelqu’un, c’est pour son bien, pour l’aider, mais en même temps c’est pour vérifier que Dieu est présent. Il ne s’agit pas de mettre Dieu à l’épreuve, mais par les surprises qu’on est amené à vivre en annonçant l’Evangile, on trouve Dieu. Paul, en annonçant l’Evangile à des gens inconnus, retrouve l’expérience du chemin de Damas, il retrouve l’irruption dans sa vie. Etre compris quand on annonce l’Evangile, c’est tout aussi extraordinaire que d’être rejoint sur la route de Damas par le Christ ressuscité. Il se passe quelque chose de comparable. Voilà pourquoi c’est vital. A nous de pouvoir vérifier cela. «Et tout cela, je le fais à cause de l’Evangile, pour y avoir part » : Paul évangélise pour être évangélisé, il fait rencontrer le Christ pour rencontrer le Christ, il n’y a pas d’autre moyen.

Enfin, l’épître aux Ephésiens (3, 3) témoigne que l’Evangile pour Paul gagne en puissance : « Vous savez comment par révélation j’ai eu connaissance du mystère », « quelle intelligence j’ai du mystère du Christ » : « les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, associés à la même promesse, en Jésus-Christ, par le moyen de l’Evangile » : Paul associe maintenant l’Evangile au « mystère » : dans la volonté de Dieu, l’Evangile, c’est-à-dire le contact avec le Christ, nous met en relation totalement renouvelée avec Dieu et avec nos frères. Dans l’Evangile partagé, c’est le Christ qui est présent en moi et dans les autres. Le mot « mysterion » a été traduit en latin par « sacrement ». L’Evangile de Paul, qui était au départ le Christ que je rencontre, puis le Christ que je vois chez mes frères, est maintenant le Christ sacramentel : c’est le même Christ qui se communique en moi et en mes frères, et le cœur même de ce Christ, c’est l’Eucharistie. C’est le sommet de la compréhension de Paul : un Christ sacramentel, un Christ qui continue à se répandre, par la célébration des mystères, c’est-à-dire des sacrements, comme cœur de la communion et de l’efficacité qui viennent de Dieu. Que du pain et du vin deviennent le Corps et le Sang du Christ, c’est plus qu’un miracle. Dieu seul peut faire cela.

Le temps de l’Avent ne conduit pas seulement à Noël, mais surtout à l’Epiphanie, qui n’est pas seulement les Mages, mais aussi le Baptême du Christ par Jean-Baptiste, et les Noces de Cana, c’est-à-dire le mariage entre Dieu et l’humanité. « Assurément, il est grand le mystère de la piété » (c’est-à-dire de la rencontre), « ce mystère, c’est le Christ, qui a été manifesté dans la chair, justifié par l’Esprit, contemplé par les anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, exalté dans la gloire » (1Tm 3, 16). Voici un seul verset, ciselé de manière inouïe, écrit par un Paul arrivé à maturité, qui arrive à dire en quelques mots la totalité de ce qu’il a compris du Christ, qui lui a fait parcourir le monde entier dans sa mission.