Extrait de la conférence du Père Henry de
VILLEFRANCHE
à
« Le ministère de la
réconciliation ».
Le premier acte de réconciliation présenté par les Actes des apôtres est le récit de la rencontre de Pierre avec un païen, le centurion Corneille (Ac 10). Jusque-là, on était encore resté dans une problématique « intra-juive ». Puis l’Esprit lui-même et des anges venus de Dieu interviennent pour faire comprendre à Pierre, puis à Paul, la nécessité d’aller plus loin, en intégrant les païens dans le plan de Dieu, c’est-à-dire dans la communauté de l’Eglise.
Corneille en particulier va être le prototype du païen saisi par l’Esprit Saint. Il va faire comprendre à Pierre que cette réconciliation est possible, même sur le plan humain. Il s’agit en effet de reconnaître l’œuvre de Dieu en nous et dans les autres : Dieu se réconcilie avec les hommes et nous invite à vivre cette réconciliation entre nous. Or Pierre a du mal à vivre cette réconciliation ! Mais si le chef des apôtres est « lent à croire », c’est pour nous inviter à parcourir ce chemin, afin de parvenir à comprendre et à nous réjouir de la réconciliation ; c’est un encouragement à progresser dans notre compréhension de l’étendue du plan de Dieu.
La vision de Pierre (Ac 10, 11) lui révèle qu’il n’y a rien d’impur, sinon le péché. Pierre cherche ensuite à décrypter ce signe (tout comme Paul après sa conversion, qui est resté trois jours dans le noir...) Il faut un effort pour comprendre ce que Dieu nous dit, et ce temps est valorisant. Dieu veut nous faire parcourir un chemin. Ainsi, il envoie d’autres signes à Pierre. Celui-ci part avec quelques frères : déchiffrer le dessein de Dieu suppose d’être avec des frères ; la solitude est notre ennemie.
« Comme vous le savez, c’est un crime pour un juif d’avoir des relations avec des étrangers » (Ac 10, 28) : Pierre expose encore le temps de la séparation, comme un jeune plant que l’on met à part par un grillage pour qu’il se fortifie. « Mais Dieu vient de me faire comprendre qu’aucun homme n’est impur » : instinctivement, on ne peut s’entendre qu’avec les gens qui nous ressemblent. Mais alors, comment nous entendrons-nous avec Dieu ? C’est alors qu’intervient dans la question de Pierre un détail surprenant : « Voilà pourquoi c’est sans réticence que je viens… Mais pourquoi me faites-vous venir ? » (Cf. Ac 10, 29) L’idée même de parler du Christ à des païens semble à Pierre totalement inutile ! Cela ne sert à rien, ils ne peuvent pas comprendre… C’est un mur culturel de séparation entre les peuples. Tout le monde construit de ces murs que le Christ est venu abattre, on se sépare les uns des autres. Nous n’avons donc pas à avoir peur ou à nous étonner de nous sentir nous-mêmes dans une telle situation, typique de la faiblesse de la nature humaine depuis le péché originel, qui nous pousse à nous méfier les uns des autres. Mais il faut en sortir, et recevoir l’a priori positif : le Christ est pour nous, et nous pouvons donc agir ensemble.
Bien sûr, ce n’est pas parce que le Christ est avec nous que la transformation est immédiate : le perfectionnement suppose du temps. Paul, après Damas, n’a pas cessé de progresser. Il est passé des ténèbres à la lumière, mais la lumière a été progressive jusqu’au bout. Dieu nous connaît.
Ces réflexions de Pierre nous montrent qu’il n’y a pas d’a priori en Dieu (Ac 10, 34-35). Dieu parle à toute conscience humaine, une conscience qui est un don de Dieu, et qui devient la règle de l’agir chrétien. La liberté de conscience a toujours été enseignée par l’Eglise, depuis Saint Paul lui-même (Cf. Rm 1). Il faut suivre sa conscience, même si elle est erronée (et dans ce cas il faut l’éclairer !). « Le pardon des péchés est accordé à quiconque met sa foi en lui » (Ac 10, 36). Le don de la paix et du pardon est reçu gratuitement par tout homme de bonne volonté.
Mais en Actes 15, nous voyons que tout le monde n’est pas d’accord ; d’où un grand rassemblement des responsables de l’Eglise à Jérusalem. Il a fallu beaucoup de discussions pour arriver à reconnaître que Dieu voulait vraiment se réconcilier avec nous, et entre nous !
C’est aussi
l’enjeu de la rencontre entre la foi et la culture : y a-t-il une culture
unique, dans laquelle la foi chrétienne puisse grandir et s’épanouir ? Ce
n’est pas l’hypothèse retenue, ni par Dieu, ni par l’Eglise. Pour les
intégristes seulement, il s’agit d’avoir une culture unique. Or le Christ a
fait exploser l’ordre sacral immédiat. Rien d’humain ne peut enfermer la
charité et
Ce n’est pas
facile, il y a débat et la discussion devient vive. « Dieu connaît les
cœurs » (Ac 15, 8), il va plus loin que
l’apparence, c'est-à-dire la culture… « Dieu leur a rendu
témoignage », et non l’inverse ! C’est-à-dire que Dieu atteste que ce
que dans ce que les païens vivent, il y a quelque chose de bon. Les
missionnaires de l’Eglise n’ont jamais cherché à transposer des modèles tout
faits, mais ils ont toujours mis en valeur ce qu’il y avait de bon dans les
civilisations évangélisées. Chez les païens, il y a vraiment une culture grâce
à laquelle on peut rejoindre le Christ. Par exemple, la tradition chrétienne a
toujours conservé la valeur de la mythologie grecque, qui véhicule une vraie
sagesse. Dieu rend témoignage à toute civilisation. Les Pères de l’Eglise
constataient que se trouvaient dans toute culture des germes divins.
« Sans faire de différence entre eux et nous, Dieu a purifié leurs
cœurs » (Ac 15, 9 : il y a une purification
nécessaire, mais qui ne supprime pas ce qu’il y avait au départ ! Il y a
toujours des barrières à faire reculer pour ne pas confondre
Paul, de son côté, fera la même découverte (Cf. 2 Co 5, 11-21). C’est ainsi qu’il peut dire : « Connaissant donc la crainte du Seigneur », c’est-à-dire la véritable identité de Dieu, Dieu plus grand que ce qu’on imaginait. (Il n’est pas pour autant écrasant : au contraire, plus Dieu est grand, plus il est libérant). Que signifie alors : « être à découvert devant Dieu et devant vos consciences » ? On pourrait traduire par « Bas les masques ! » : fini, la comédie humaine, on n’a plus besoin de tricher, on est lié au Christ qui s’est uni à chacun d’entre nous, et donc on n’a plus peur de ses défauts, de ses faiblesses, de ses manques, car ils sont transformés et mesurés par le Christ ; je peux enfin jouer la carte de la vérité. Paul a le sentiment que le Christ est avec lui pour lui faire parcourir un chemin de perfectionnement : peu importe alors de ne pas être encore au bout, ce qui compte c’est d’être sur le bon chemin, d’être en route. L’important n’est pas d’être le plus fort, le plus doué, de faire plus, de faire semblant… Cela ne compte pas ! L’important, c’est d’être dans la course. Et pour Paul, c’est une véritable libération : dans le monde où il était précédemment, il disait facilement « j’étais le premier, j’étais le plus fort » (Cf. Ga 1) : il n’osera jamais le dire dans le monde chrétien, parce que cela lui paraît absurde, d’aucun intérêt… L’important est d’être dans la course, « tendu vers l’avant », vers le Christ, chacun à son rythme : « Etre à découvert ». Il s’agit de ne pas se laisser enfermer dans les critères de la comédie humaine, de la mode, des normes. Paul ne prétend pas tout dire, avoir raison sur tout, il dit ce qu’il connaît. Seul le Christ dit la totalité. Personne ne prétend tout savoir : il y a une sorte de modestie et d’humilité de tout disciple du Christ. Personne ne bâtit seul la maison, mais chacun y apporte quelque chose. Le christianisme est large, ce n’est pas une idéologie.
Pour Paul, ce n’est pas « la façade » (2 Co 5, 12) qui compte, la culture, les diplômes, c’est « le fond » : le fruit de la réconciliation, qui est la charité. Et là, les plus forts ne sont pas forcément ceux qu’on croit ! Il vaut mieux apparemment « se faire avoir » et tendre la main, que d’être trop dur. Pensons à l’exemple du Christ… Les chrétiens ont d’autres valeurs que celles du monde, qui caractérisent le Christ. Paul a le souci d’expliquer ce choix. : « L’amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14). Tout devient urgent, à cause de l’amour du Christ qui a donné sa vie pour nous, quand nous étions ses ennemis. C’est cela qui a transformé Paul. Il a compris que la réussite sociale n’est plus le sommet de la réussite humaine, même si beaucoup de gens, aujourd’hui encore, pensent ainsi. Et cette compréhension est la source d’une liberté et d’un bonheur nouveaux. Ainsi, « tous sont morts » à cette idéologie de la réussite pour tous les moyens, au risque de perdre son âme... C’est à cela qu’il faut mourir, à ces attitudes qui engagent un monde impossible, où chacun est en concurrence avec le voisin. C’est un monde où on étouffe ! Il est très majoritaire aujourd’hui : il faut se battre tout le temps… Mais sommes-nous faits pour cela ? « Le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui » (2 Co 5, 15) : il faut valoriser les critères de cette vie nouvelle. La charité n’est-elle pas la valeur dans laquelle l’humanité atteint sa maturité, dans laquelle elle est plus belle, plus vivante ? Il faut engendrer une culture qui mette cela en valeur, car personne d’autre ne le fera. Mon prochain, je le regarde « selon l’esprit », et non plus « selon la chair » (2 Co 5, 16). Personne n’est mesurable à son extérieur : l’Incarnation du Fils de Dieu change notre unité de mesure. La force du chrétien, c’est la recréation qui a été réalisée par le Christ : un regard nouveau sur les autres et sur le monde.
Puisque Dieu s’est uni à chacun d’entre nous, il veut que chacun devienne un agent de réconciliation : cela fait partie de notre vocation. Paul voit tout du point de vue de cette réconciliation : la faiblesse humaine ne définit plus une personne. Dans le Christ, elle peut devenir forte, et je vais moi-même être un agent pour qu’elle soit fortifiée dans le Christ.
Le Christ étant présent en nous, nous devenons pour Dieu des agents de réconciliation. Il ne s’agit pas seulement d’en être témoins, il nous faut être agents, « ambassadeurs du Christ », qui agit en nous et nous communique sa puissance.