Extrait de
la conférence du Père Henry de VILLEFRANCHE
à
« Saint Paul : la fidélité aux
communautés. »
Contrairement à une certaine idée répandue qui prétend que Paul serait le « fondateur du christianisme », l’Eglise telle que Paul nous la présente dans ses écrits est uniquement l’œuvre du Christ, dont il n’est que le serviteur. Selon les qualificatifs souvent utilisés par lui, « l’Eglise », tout comme « l’Evangile », sont toujours « du Christ », ou « de Dieu ».
Aux chapitres 18 et 19 des Actes des Apôtres, avec le récit de la fin du deuxième voyage de Paul et de la fondation de l’Eglise de Corinthe, nous voyons un Paul qui va de ville en ville. Mais il faut corriger cette image d’un « Paul-gyrovague », toujours en voyage, par celle d’un Paul qui prend le temps et qui s’installe. Déjà, le premier voyage missionnaire avait été, en fait, un aller et retour, afin de fortifier et de rester présent aux églises nouvellement fondées. Paul articule finement le souci de l’Eglise universelle, œuvre de Dieu, et des églises locales, aux identités bien différenciées. Ainsi, il restera 18 mois à Corinthe, et deux ans et trois mois à Ephèse.
Le récit des Actes nous présente une église qui est bien dans le monde, avec des gens au travail (Ac 18, 2-3) : une église qui vient de Dieu s’insère en même temps réellement dans l’économie et la sociologie d’une époque. Etre en église n’est pas une évasion, un refuge par rapport au monde tel qu’il est. Paul se fait fabriquant de tentes avec Priscille et Aquila, et il montrera souvent dans ses lettres la valeur du travail.
La fondation
d’une Eglise locale se fait toujours à partir de l’enracinement dans le monde
juif. Paul se rend à la synagogue, et s’adresse aux Juifs comme aux Grecs.
Après s’être consacré au travail matériel, il se consacre ensuite entièrement à
Au chapitre 19
des Actes des apôtres, nous nous trouvons à Ephèse. Le niveau religieux des
personnes est extrêmement variable, certains n’ont reçu que le baptême de
Jean-Baptiste. Paul va les confirmer dans la mission que Jean-Baptiste avait
préparée, c’est-à-dire un enracinement dans
Dans ses lettres à présent, Paul développe une identité non seulement sociologique mais mystique de l’Eglise. Le Christ est le fondement de l’unité de l’Eglise. Elle ne vient pas des hommes, mais d’en haut. On reçoit l’unité de Dieu, par la communion avec le Christ. Ce n’est pas une réalité sociologique, mais d’abord une volonté de Dieu, qui vient d’une élection, une « mise à part » : Paul s’adresse « aux saints par appel de Dieu» (1 Co 1,1). L’élection vient caractériser à la fois l’apôtre et ceux à qui il s’adresse. Qui dit « baptême » dit « choix de Dieu ». Paul prend alors l’image du Corps pour signifier l’Eglise (1 Co 12) et la manière dont les différents membres vivent unis entre eux. Les gens ont beau être différents, on a besoin de tous pour faire un seul corps. Cette solidarité vient de la vie du Christ en chaque baptisé. Ce n’est pas qu’une belle image, mais c’est une image qui dit vraiment ce qui nous constitue. Il ne s’agit pas de vivre de manière extérieure, mais en profondeur cette solidarité.
Cette unité de
l’Eglise est appelée par Paul « révélation du mystère » dans la
lettre aux Ephésiens (Ep 3). Nous sommes rendus
capables de vivre cette communion par la réconciliation opérée par Jésus. Le « mystère »
chrétien n’est pas ce qui est inconnu, mais ce qui appartient à Dieu et qui
nous est révélé, ce que nous avons reconnu : Dieu est un Dieu de
communion, qui entre en communion avec nous et nous fait entrer en communion
les uns avec les autres, « grâce à l’Eglise » (Ep 3, 10). C’est une « sagesse ». Il y a dans l’Eglise une source de
vie, de grâce : la célébration des sacrements et de
Cette paix se traduit de façon très concrète, toujours avec un principe de réciprocité, entre l’homme et la femme, les parents et les enfants, les esclaves et les maîtres… (Ep 4), grâce à la paix qui est donnée à égalité pour les uns et les autres. Ainsi, « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave no homme libre, ni l’homme ni la femme, car tous vous ne faites plus qu’un dans le Christ » (Ga 3, 28). On retrouve l’application de ce principe fondamental dans un autre passage, plus difficile : « Le chef de toute l’humanité, c’est le Christ, le chef de l’homme c’est la femme, le chef du Christ c’est Dieu » (1 Co 11, 3). L’ordre de ces trois propositions est surprenant. Mais c’est parce que Paul veut placer le Christ comme médiateur, c’est-à-dire celui qui permet de vivre en communion l’un envers l’autre. Et désormais cette expression de « tête », qui évoque spontanément un principe de hiérarchie, peut être considérée grâce à la médiation du Christ de manière horizontale. Le principe de médiation est un principe de parité : il y a maintenant un principe de parité dans les pôles que toutes les cultures ou civilisations cherchent à penser et à mettre en oeuvre de manière verticale, alors qu’il faut les situer de manière horizontale, et non dans un rapport de superposition (homme/Dieu, homme/femme, riche/pauvre…). Il n’y a plus de principe de supériorité, mais de parité, d’unité. Dans un monde sauvage, Paul vient instaurer une autre loi qui interdit la supériorité de l’un sur l’autre, loi qui doit être réactualisée à chaque génération. Le christianisme vient instaurer une civilisation nouvelle qui combat la tendance païenne de domination des uns par les autres : la civilisation de la charité, qui rend à chacun une dignité égale, quelle que soit sa condition sociologique. Cette loi de la parité enseignée par Paul sera toujours combattue par les tenants de la loi du plus fort (loi de l’argent, loi de la force physique, loi de la force morale qui tend à inventer des supérieurs et donc à créer des inférieurs…). Dans le Christ ce n’est plus possible. A condition d’être chrétien : ce qui est une sorte de défi, remis chaque jour sur le métier. Cette nouveauté est trop peu mise en oeuvre !
Le rôle de l’Evangile est ainsi toujours ouvert sur le futur, face à tous les blocages ou oppositions entre inférieurs et supérieurs. Les principes des Droits de l’homme reprennent cet enseignement chrétien, mais il leur manque la puissance et les principes pour le mettre en œuvre… L’Eglise est appelée à être exemplaire dans cette mise en œuvre de l’égale dignité de chacun et de la parité, par la force de la communion, dans la diversité. C’est toujours cela l’œuvre de l’évangélisation. Ce sera toujours la mission de l’Eglise de faire vivre cette énergie de la communion donnée par le Christ dans la diversité des situations : familiale, sociale, politique (Cf. Rm13, 1). Chacun doit avoir souci du bien commun et de l’ensemble. Bien sûr, la conversion pour vivre cela en Eglise est toujours demandée, il n’y a pas d’automatisme, l’Eglise n’est pas une société parfaite… Mais elle a cette capacité d’être « signe parmi tous les hommes ».
On trouve un exemple de cette nouveauté chrétienne des rapports humains dans la lettre à Philémon, qui est exemplaire de la transformation mystique des relations sociales. Philémon est un maître. Un esclave, Onésime, s’est évadé, puis se retrouve en prison avec Paul. Et là, de manière inattendue, il devient chrétien. Paul va demander à Philémon sa libération. Il ne parle pas des institutions, mais des personnes. Ce n’est pas si évident ! Il s’agit d’une transformation intérieure, forcément lente, qui doit progresser. La délicatesse et les précautions de Paul nous enseignent sur la manière de présenter aujourd’hui l’esprit catéchétique. « Il est comme mon propre cœur » (Phm 1, 12). Jusqu’où va la communion fraternelle ! On retrouve l’image du corps et de ses membres : mon prochain est beaucoup plus proche qu’on ne l’imagine. « Je n’ai rien voulu faire sans ton accord » : c’est la mise en œuvre du principe de parité, de fraternité, qui l’emporte sur le principe d’autorité. On y met plus de bonne volonté. Il faut arriver à cette libération dans la foi. Ce qui n’empêche pas l’habileté et la pédagogie pour mettre en œuvre ce principe de fraternité et de communion... Si l’Eglise est vécue ainsi dans les communautés paroissiales et les sanctuaires, la nouvelle évangélisation progressera rapidement. De même que le témoignage de l’amitié sacerdotale fera se lever de nombreuses vocations. L’Eglise, c’est tout simple, c’est vraiment l’Evangile mis en œuvre, avec sa nouveauté et sa parité, sa vie fraternelle, dont Paul a été le modèle.